The First Legend

Here is the very first version of the legend text in French, as published by Mme Adam in January 1926 (written in 1925).

-       Voici, dit Pascal[1], la légende sainte telle qu’elle me fut contée par le major Lesly, de qui je tiens mon petit dieu félin. 

-       «  Bien avant la venue du Bouddha, bien avant la naissance du brahmanisme, avant même que Vyâsa eut dicté les paroles immortelles de ses livres divins, le peuple khmer gardait jalousement ses temples, où vivaient les Kittahs, prêtres vénérables si près de la perfection que leur esprit, avant de conquérir l’éternelle extase, passait seulement dans le corps d’un chat sacré, le temps de son existence animale. Mais, dès l’origine des mondes, les saints désapprouvèrent ceux qui ne se sanctifiaient point à leur manière. Ainsi firent les Brahmanes qui s’attaquèrent aux Kittahs et les massacrèrent pieusement. Cependant quelques-uns des vénérables purent s’échapper à travers les montagnes inviolables de la Birmanie du nord et là ils fondèrent le temple souterrain de Lao-Tsun, ce qui veut dire habitation des dieux.

-       Ce temple, Sylvine[2], est une merveille entre les merveilles de l’Indochine. Non loin d’un lac, il est perdu dans un chaos de pics immenses, et si, par une extraordinaire faveur, mon ami anglais put y pénétrer, c’est qu’il lui advint de protéger les derniers Kittahs contre les impitoyables Brahmanes. Il put donc contempler les cents chats sacrés du culte et connaître leur histoire.

-       Je vois le tableau comme dans un beau film, murmura Sylvine.

-       Écoute, reprit Pascal en levant la main du geste qui réclame l’attention, écoute et tout d’abord, salut à toi, Hiram-Roi[3], « Quand avec la lune malveillante, vinrent les « phoums » ou, si tu préfères un langage plus clair, les maudits Siamois-Thais, quand vinrent ces barbares dans les montagnes du Lugh, dans les montagnes du Soleil, était au temple de Lao-Tsun, le plus précieux d’entre les précieux : celui dont le dieu Song-Hio avait lui-même tressé la barbe d’or. Le Vénérable avait toujours vécu dans la contemplation de Tsun-Kyanksé, la déesse aux yeux de Saphir qui préside aux transmutations des âmes, dont le nombre est compté. Jamais il ne détournait les regards de son image sculptée. Il s’appelait Mun-Hâ. Il avait un oracle sans lequel il ne prenait aucune décision : son chat Sinh, que les autres Kittahs révéraient avec ferveur. »

-       Ô sagesse, dit Sylvine, de choisir un oracle qui ne parle pas !

-       Sinh, assis près de son redouté maître, vivait aussi dans la contemplation de la déesse. Le bel animal ! Ses yeux étaient jaunes comme l’or, jaunes du reflet de la barbe métallique de Mun-Hâ et du corps ambré de la déesse aux yeux de saphir. Un soir, au lever de la lune, les Thaïs approchèrent de l’enceinte sacrée. Alors, invoquant le Destin menaçant des siens, Mun-Hâ mourut chargé d’ans et d’angoisses. Il mourut devant sa déesse, ayant auprès de lui son chat divin. Et les Kittahs se lamentèrent d’une perte aussi cruelle, sous les menaces de l’invasion. En cet instant, se produisit le miracle de la transmutation immédiate. Sinh bondit sur le trône saint, arc-bouté sur le chef de son maître affaissé, face à la déesse. Et les poils de son échine blanche devinrent d’or et ses yeux, ses yeux jaunes du jaune des ors de Tsun-Kyanksé, jaune du jaune de la barbe tissée par le dieu Song-Hio, ses yeux devinrent bleus. Immenses et profonds saphirs, pareils aux yeux de l’idole. Ses quatre pattes du brun de la terre, ses quatre pattes qui touchaient le crâne vénérable se firent blanches, jusqu’au bout des doigts purifiés par le contact du puissant mort. Il tourna vers la porte du sud ses regards précieux où se lisait un ordre dur, impératif, auquel, poussés par une force invincible, les Kittahs obéirent. Ainsi fermèrent-ils sur l’ennemi ancestral les portes de bronze du temple saint. Puis, passant par leurs souterrains, ils mirent en d´route les profanateurs. Sinh, refusant toute nourriture, ne quitta plus le trône. Il demeura debout, face à la déesse, mystérieux, hiératique fixant ses prunelles d’azur sur les yeux de saphir dont il prenait la flamme et la douceur. Sept jours après la mort de Mun-Hâ, droit sur les pattes purifiées de blanc, sans baisser les paupières, il mourut, emportant vers Tsun-Kyanksé l’âme de Mun-Hâ, trop parfaite pour la vie terrestre. Mais une dernière fois, son regard tourna lentement vers la porte du sud d’où plus tard, vinrent en nombre les hordes annamites et cambodgiennes.

-       Hiram-Roi, dit Sylvine, quelle âme veille en toi ? Et, si tu nous aimes, pourquoi la tristesse ?

-       Sait-on ? … Ah ! je n’ai pas fini ma légende : Sept jours encore après la mort de Sinh, le Kittahs s’assemblèrent devant Tusn-Kyanksé pour décider de la succession de Mun-Hâ. Alors, ô merveille, ils virent venir en troupe lente les cents chats du temple. Leurs pattes étaient gantées de blanc, leur pelage neigeux avait des reflets d’or et les topazes de leurs yeux s’étaient muées en saphirs. Les Kittahs se prosternèrent dans une attitude de dévot effroi. Et ils attendirent. Ne savaient-ils pas que l’âme de leurs ancêtres habitait les formes harmonieuses des animaux sacrés ? ceux-ci, graves et souples, entourèrent Ligo, le plus jeune des prêtres qui connurent ainsi la volonté du ciel.

-       Pauvre Hiram ! reprit Sylvine, tu regrettes sans doute le paradis mystérieux de Song-Hio, le dieu de l’or ?

-       Sait-on ? dit encore Pascal. Je me plais à la nostalgie des cultes millénaires. L’âme bleue d’Hiram-Roi pèse doucement sur la mienne, comme pour s’y mêler.

-       Puis, soudain, il se mit à rire.

-       Que tu es grave, Sylvine. Tu ressembles à Tsun-Kyanské comme Hiram ressemble à Sinh. Notre saint homme de chat fut évidemment volé dans le temple de Lao-Tsun par quelque serviteur criminel. Les Kittahs, perdus parmi leurs richesses, sont les gardiens farouches de leur vieille religion. Sir Lesly reçut, un jour, ce petit dieu vivant d’un indigène qui n’en décela point les origines. Cet indigène préférait se défaire, sans doute, d’un hôte sacré capable d’attirer sur lui la vengeance du ciel et celle des prêtres. Et de la sorte, Hiram vint jusqu’à moi.

-       Le silence continuait d’envelopper la maison, reculant les limites de toutes choses. One ne distinguait même plus la voix furieuse du gave clamant la course à l’abime. Une angoisse traversa l’esprit de Sylvine. Pour que Pascal n’en vit pas l’ombre, elle cacha son visage dans la douce fourrure d’Hiram-Roi.

-       Que ta mère est longue à revenir ! dit-elle.

-       Décidément, ce silence lui devenait intolérable. Elle posa le chat sacré sur les genoux de Pascal et se mit au piano…


[1] Jeune héro masculin du roman.

[2] Jeune fille compagne de Pascal.

[3] Le chat Sacré de Birmanie du roman. C’est aussi le nom d’un vrai Birman que possédait Mme M. Adam.

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